Compte à Rebours

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Mercredi 13 février 1907

rnest Grandémard est est un tueur. Je l'ai rencontré chez un ami commun. Malgré son air bourru, Ernest est un bon-vivant qui aime le vin, les fleurs et les timbres. Ses costumes rayés sont toujours impeccables et son vin toujours excellent et du meilleur cru, surtout le petit Biston-Brillette de Mardi dernier.

Mais Ernest, disais-je, est un tueur, et professionnel qui plus est. Oui. J'ai eu du mal à le croire aussi. Surtout si j'ajoute que l'Etat ferme volontiers les yeux sur son activité, qu'elle rénumère même. En effet, Ernest Grandémard est ce que l'on nomme plus communément un bourreau. Même si lui même se qualifie de tueur assermenté.
J'adore l'écouter raconter ses dernières exécutions. Il a le don d'humaniser le vil condamné, de lui trouver les plus belles qualités du monde et les excuses les plus tendres, pour finir par mimer la lame qui tombe sur sa nuque avec le revers de sa main en criant :

"Et là, TCHAC!"

C'est à ce moment qu'il part toujours dans un grand rire, somme toute très communicatif.

C'est bien simple, j'adore ce bonhomme (et aussi son vin).

Par Le Gros 1900 - Publié dans : Portraits
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Dimanche 3 février 1907

'ai rencontré Léon Branly au stand de tir de Neuilly. Cet homme fort distingué mérite largement le surnom du "plus fin tireur de l'Ouest parisien". Il vous décoche une cible à 50 mètres, et toujours en mettant dans le mille. Léon Branly ne tire d'ailleurs pas que des cibles. Et son surnom reste apperemment toujours d'autorité dans le domaine de la cuisse. Pas une ménagère, pas une demoiselle, n'a échappé aux assauts de son canon.

Léon Branly m'a d'ailleurs fait visité ses quartiers de chasse. L'Hôtel Ribambelle est son champ de tir préféré. Nous avons po d'ailleurs, assis à la terrasse de l'établissement admirer les rondeurs des cibles avoisinantes, déambulant dans la rue pavée.

Puis mon compagnon de fortune m'a remercié, me laissant seul avec mon verre de Vermouth. Il était en retard, et elle se prénommait Marie.

Et on ne laisse pas attendre la mère de Dieu...

Par Le Gros 1900 - Publié dans : Portraits
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Lundi 28 janvier 1907

rand, déguingandé, un pâle et moribond visage sur lequel est planté un melon usé, l'homme dont je vais vous parlé est un visionnaire. C'est grâce à cet étrange bonhomme que j'ai découvert les plaisirs avant-gardistes de la cinématographie. Albert Manivelle porte bien son nom. Mais si c'est derrière la caméra que nous officions, il est le génial concepteur de nos essais sur pellicule.

 

"Le concept de toute chose réside en son rapport à l'existence, elle-même dépecée de toute particule existencielle, mon cher Le Gros."

 

Combien de fois ai-je du entendre cette phrase sortir de la fente qui lui sert de bouche? Des centaines, peut-être des milliers.

C'est dans une ancienne remise située dans la banlieue de Clichy qui lui sert de laboratoire que nous élaborons nos projets. La pellicule ne pose pas encore trop de problème. Mon ami Manivelle travaillant chez Pathé, il lui arrive distraitement d'emporter avec lui ce précieux outil. Et c'est autour d'un Cinzano que nous construisons les scénarios de petits films.

 

"Il est évident que nous devons exprimer le rapport entre la maléabilité du grain de peau et sa porosité intrésèque, tout en dégageant toute la problématique du son dans l'espace, mon cher Legros, voyez vous où je veux en venir?"

 

Après une dizaine de Cinzano, je fini toujours par voir où il veut bien me faire venir. L'alcool est le meilleur allié du concept et de la réflexion artistique, sans fausse note, pour sûr!

Par Le Gros 1900 - Publié dans : Portraits
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Dimanche 27 janvier 1907

ilbert Massepain est un pervers. Ce triste individu s'est bien fait arreter une dizaine de fois aux abords des collèges pour jeunes filles avec son outil au vent, au garde-à-vous comme au régiment. Je lui claquerai bien mon gant sur le nez s'il n'était pas par ailleurs un excellent cordonnier. Toutes mes chaussures passent entre ses mains. C'était avant que je n'apprennes son douteux penchant pour la fesse de serin et l'exhibitionnisme.
Je suis quand même resté un fidèle client. Son travail d'orfèvre excuse bien ce petit vice. Après tout, qui n'a pas fantasmer sur ces délicieuses petites jupes de toutes les couleurs qui s'agitent à la sortie des classes. On peut décemment lui trouver maintes excuses à ce brave artisan.

Du coup j'envoie désormais ma jeune nièce lui porter mes souliers et diverses chausses de l'homme distingué que je suis. Je paye moitié moins depuis.
Merci monsieur Massepain.

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Sortie de l'Ecole de Filles, Avenue Parmentier (XIème)

Par Le Gros 1900 - Publié dans : Portraits
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Samedi 26 janvier 1907

ssis en terrasse, Moustache interpèle le garçon de café et recommande un autre "café bien serré". Il gromèle pour lui-même que "tout ceci va encore le mettre en retard", comme à son habitude.
Moustache, c'est comme ça que l'on surnomme Mr Eglantier. J'ai mis longtemps à connaitre son vrai nom. Chaque midi, à la terrasse de l'Invraissemblable, il commande un café, puis un autre, qu'il boit lentement, après avoir tourner trente trois fois sa cuillère (j'ai compté) pour y diluer son sucre. Rituel immuable, qui a lieu sous mes yeux, cinq jours sur sept, sauf lorsque je ne me trouve pas là (ce qui arrive heureusement).
Un jour pourtant je me suis permis de m'asseoir séant à sa table, et d'engager la conversation.

"Pourquoi trentre trois tours?" lui ai-je simplement demandé.
"Parce que ma femme est morte à trente trois ans. Voilà pourquoi," s'est-il empressé de me répondre sèchement.

Puis il brisa le silence qui venait alors de s'installer, et continua :

"N'en soyez pas désolé, c'était une garce. Elle m'en aura fait voir de toutes les couleurs, et Dieu ai son âme si ça lui chante. Moi pendant ce temps, je tourne."

Je souris aux propos innatendu de ce surprenant individu.

"Mr Eglantier," ajouta-t-il en me tendant sa pogne.
"Enchanté. Mr Le Gros," répondis-je en la lui serrant.

 

Et nous voilà bientôt bavassant, discutant de la vie, des femmes, de tout et de rien, tout l'après-midi. Il avait travaillé un temps comme clerc chez un notaire de ses amis ; blessés tous deux à la guerre, ils avaient fraternisé, faisant lits voisins dans le triste hôpital militaire où ils étaient soignés. Mais à présent il ne travaillait plus, et vivait sur un héritage. Moustache, pardon Mr Eglantier, s'étonnait chaque jour de voir ce quartier changer. Le quartier de son enfance. Ce quartier même où il avait rencontré sa femme, juste à cette terrasse, même si le café portait un autre nom à l'époque.

Puis soudain, il se ravisa, regarda sa montre et proclama SA phrase :

"Et bien je vous laissé mon cher ami, car tout ceci va encore me mettre en retard."
"Mais où allez vous donc ainsi?" m'enquérai-je.

"Moi? Mais je vais pisser sur sa tombe, pardi! Comme tous les jours!"

Par legros1900 - Publié dans : Portraits
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Mardi 22 janvier 1907

e cher Gaston Duloreste est un fieffé gaillard. Sous ses airs de gentilhomme, couve un alambiqué partenaire de fêtes nocturnes. J'aime boire avec cet énergumène dans les petits café de St Michel. Il y est presque tous les soirs en gironde compagnie, sirotant son verre d'absinthe. Pendant que le sucre fond et rigole dans le liquide du diable, il y va toujours de son couplet sarcastique sur tel ou tel sujet d'actualité.

Si on l'écoutait, on ferait la révolution me dis-je à chaque fois. La République est caduque selon lui. Et les rois itou. Il n'y a de place sur terre que pour l'extase, la cuisse et la vinasse. J'en passe pas mal des soirées avec lui à refaire le monde. Mais je reste prudent, ce fieffé holibrius à des idées somme toute trop iconoclastes pour moi. Combien de fois l'ai-je entendu vociférer sur notre mère l'Eglise? Trop surement. Je calme le jeu  à chaque fois, lui rappelant les bienfaits fondateurs de notre seigneur et Christ roi, mais il ne veut rien entendre.

"Le Christ roi? Il est là!" me répond-t-il à chaque fois en passant une main sous les jupons de sa compagne du moment.

"Et il suinte une sève magnifique!" continu-t-il en se léchant les doigts sous l'oeil coquin de la belle.

Alors nous trinquons au bonheur, réconciliés dans cet amour de la fesse chaude et de l'absinthe qui nous réunit  encore un soir, accoudés au zinc.

 

Mais Gaston s'intéresse également à la peinture. Certes il ne manie pas le pinceau lui-même, mais fréquente assiduement les peintres en vogue et les petits ateliers de la rue Mouffetard. Je l'ai suivi maintes et maintes fois, arpentant les pavés des rues tortueuses de la rive gauche, poussant quelques portes dérobées et mystérieuses pour enfin voir, dans une petite chambre de bonne, une femme nue, allongée, posant pour le maître des lieux.  On y parle politique, alcool et art.

Ces après-midi là se terminent souvent le lendemain matin, au fond d'un lit, ou d'une bouteille.

Par legros1900 - Publié dans : Portraits
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Lundi 21 janvier 1907

on papa sent la soupe. Il en a souvent plein la moustache. Cette semaine il est venu me rendre visite à Paris. Le pauvre il ne comprends rien à la vie moderne. Alors il râle, et pas qu'un peu.

"Vindjiu! Saleté de juifs! Ils sont partout, ils nous volent notre pain!" s'exclamait-il devant une boutique tenue par un de ces sémites qui peuplent le beau quartier St-Denis de notre belle capitale.

Je l'ai attrapé par la manche et tiré vers les Halles. Il a bien raison, mais crier ça en pein quartier israélite n'est pas l'acte le plus intelligent qui soit. Nous nous sommes donc dirigés vers ce beau quartier des halles qui sent bon la patate et le cochon. Mon papa cria encore une fois après les gueuse qui paradaient sur les trottoirs, et je ne pu m'empêcher de faire un large détour lorsque nous approchâmes du secteur de Lily. Ah ma Lily, pour quelques pièces ce que tu ne me fais pas.

La semaine s'est ainsi écoulé, mon papa et moi partant à la découverte du beau Paris. Et je prends conscience qu'il faudrait bien que je vous le présente ici même, mon Paris à moi. Alors je vais m'y atteler, une fois remis le paternel dans son wagon en partance pour le pays de mon enfance.

Par legros1900 - Publié dans : Portraits
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